Relire Le Dernier Jour d’un Condamné avant de l’enseigner n’est pas une coquetterie d’universitaire : c’est le seul moyen de ne pas transmettre à vos élèves les erreurs qui circulent dans les fiches en ligne. Le court roman de Victor Hugo figure au programme officiel de la première année du baccalauréat au Maroc et revient régulièrement dans les séquences de collège en France. Deux publics, deux examens, et une même avalanche de résumés approximatifs sur les premiers résultats de recherche. Cet article propose dix raisons concrètes de rouvrir le livre, la liste des approximations à corriger, et un dispositif de classe que personne n’utilise : faire juger le roman par ceux qui l’ont éreinté en 1829.

Le Dernier Jour d’un Condamné : un livre, deux programmes scolaires
Au Maroc, l’œuvre est inscrite au programme de français de la première année du baccalauréat, aux côtés de La Boîte à merveilles d’Ahmed Sefrioui et d’Antigone de Jean Anouilh. Elle y est étudiée sous une étiquette précise, celle du roman à thèse, et elle est susceptible de tomber à l’examen régional normalisé. En France, le titre n’est prescrit par aucun texte officiel : il s’invite dans les séquences de cycle 4, le plus souvent en troisième, parce qu’il entre sans effort dans les entrées consacrées à la dénonciation des travers de la société et au rapport entre l’individu et le pouvoir.
Cette double vie explique une bonne partie du bruit documentaire autour du Dernier Jour d’un Condamné. Un enseignant marocain qui cherche une analyse tombe sur des fiches calibrées pour le commentaire composé français, exercice qui n’est pas celui que ses élèves passeront. Un professeur de troisième, à l’inverse, récupère des corrigés conçus pour des lycéens de seize ou dix-sept ans. Les contenus sont interchangeables en apparence, les attentes d’évaluation ne le sont pas du tout. C’est la première raison de revenir au texte plutôt qu’aux résumés.
Dix raisons de relire Le Dernier Jour d’un Condamné avant de l’enseigner
- Le titre induit en erreur. Le récit ne tient pas dans vingt-quatre heures. Dès la première page, le narrateur annonce cinq semaines passées avec l’idée de sa mort, et le livre compte quarante-neuf chapitres. La journée finale n’occupe que la dernière portion du texte. Un découpage d’extraits qui ignore cette durée fausse immédiatement la perception de l’œuvre.
- Le condamné n’a ni nom, ni visage, ni crime. Ce vide n’est pas une faiblesse de construction, c’est l’argument lui-même. Hugo retire méthodiquement tout ce qui permettrait au lecteur de se rassurer en se disant que celui-là, après tout, l’avait mérité. Faire chercher aux élèves ce que le texte refuse de dire est un exercice plus fécond que la recherche de ce qu’il dit.
- La préface de 1832 est un texte autonome. Trois ans après une publication anonyme chez Gosselin en 1829, Hugo signe enfin et ajoute un plaidoyer en règle. Ce texte se travaille seul, sans le roman, et il est souvent plus rentable en classe : il contient l’argumentation explicite que la fiction, elle, se garde bien de formuler.
- Il existe un paratexte comique, et presque personne ne l’utilise. Dès 1829, Hugo ajoute Une comédie à propos d’une tragédie, saynète où des bourgeois de salon commentent le livre qu’ils viennent de lire. Il y répond à ses détracteurs en leur prêtant leurs propres mots. Pour une classe qui trouve Hugo solennel, c’est une porte d’entrée inattendue.
- Le chapitre XVI pose la question de la langue. Une jeune fille y chante une chanson en argot que le narrateur transcrit sans la traduire. La lecture s’arrête net. Hugo introduit dans un roman de 1829 une langue que l’école n’enseigne pas et que le lecteur bourgeois ne comprend pas : le procédé mérite dix minutes de classe à lui seul.
- La scène de la fillette qui ne reconnaît pas son père. C’est le sommet émotionnel du livre, et les contemporains l’avaient déjà identifié comme tel. Léon Pillet, qui pourtant éreinte l’ouvrage dans le Nouveau Journal de Paris, la qualifie de « modèle déchirant et pathétique » et demande à Hugo pourquoi il n’écrit pas toujours ainsi.
- Les objections de 1829 sont exactement celles de vos élèves. « Comment peut-on se prêter à une pareille fiction ? », écrit Pillet à propos d’un homme qui continuerait d’écrire jusque sous le couteau. C’est mot pour mot ce que vous entendrez au fond de la salle. Montrer qu’un critique professionnel du dix-neuvième siècle a formulé la même objection désarme l’élève et relance le débat sur un autre terrain.
- Hugo a perdu. Le 15 septembre 1848, devant l’Assemblée constituante, il demande que la Constitution consacre l’inviolabilité de la vie humaine et prononce la formule restée célèbre sur le signe de la barbarie. Les amendements sont rejetés par 498 voix contre 216. L’abolition attendra 1981. Un combat perdu s’enseigne mieux qu’un triomphe : il laisse place à la discussion.
- La question n’est pas refermée. La France abolit la peine capitale en 1981. Le Maroc n’a procédé à aucune exécution depuis 1993, mais la peine demeure inscrite dans son code pénal et des condamnations continuent d’être prononcées. Le texte de Hugo n’est donc pas, pour une classe marocaine, un document d’histoire ancienne.
- C’est court, et cela compte. Une centaine de pages selon les éditions. Pour beaucoup d’adolescents, ce sera le premier roman lu intégralement, et la motivation née d’une lecture achevée vaut tous les discours sur l’importance de la littérature.
Ce que les fiches en ligne racontent de travers
Les ressources gratuites consacrées au Dernier Jour d’un Condamné recopient les mêmes erreurs depuis des années. Certaines sont anodines, d’autres déforment sérieusement le sens du livre. Voici celles que l’on rencontre le plus souvent, confrontées aux sources.
| Ce qu’on lit souvent | Ce que disent les sources |
|---|---|
| L’idée abolitionniste n’existait pas avant Hugo, les penseurs des Lumières étaient favorables à la peine de mort | Beccaria publie Des délits et des peines en 1764, soixante-cinq ans avant le roman, et y construit l’argumentaire abolitionniste qui circulera dans toute l’Europe |
| « Se venger est de l’individu, punir est de Dieu », préface de 1829 | La phrase appartient à la préface de 1832. L’édition originale de 1829, anonyme, ne comporte pas ce texte |
| Hugo voit un bourreau graisser la guillotine en 1828 | L’épisode est rattaché à l’affaire Ulbach, en 1827 |
| Le roman est le journal des vingt-quatre dernières heures | Le narrateur ouvre son cahier sur cinq semaines de détention et écrit depuis trois lieux successifs |
| Le livre a emporté l’adhésion de son époque | La critique de 1829 est très sévère, et le combat parlementaire de 1848 est perdu |
Une mention particulière pour les florilèges de citations. Plusieurs phrases attribuées à Hugo sur la peine de mort se baladent d’un site à l’autre sans référence vérifiable, parfois rattachées à Claude Gueux sans qu’on les y retrouve. Le réflexe à transmettre aux élèves est simple : une citation sans œuvre, sans date et sans page n’est pas une citation, c’est une rumeur. Nous avons détaillé ce mécanisme de dérive dans notre dossier sur les citations sur l’éducation, où la plus célèbre d’entre elles change d’auteur en vingt ans.
Faire juger Le Dernier Jour d’un Condamné par la critique de 1829
Voici le dispositif que nous proposons, et qui n’apparaît dans aucune des fiches concurrentes. L’édition de 1910 établie par Gustave Simon reproduit les comptes rendus parus au moment de la publication. Ils sont dans le domaine public, ils sont courts, ils sont lisibles par un élève, et ils sont d’une violence réjouissante.
Figurez-vous une agonie de trois cents pages. Figurez-vous un homme de style et d’imagination et de courage, un poète habitué à jouter avec les plus grandes difficultés de la langue et des passions, se plongeant avec plaisir dans ces longues tortures.
Jules Janin, La Quotidienne, 1829
Quatre voix s’y opposent de façon exploitable. Janin reproche au livre son atrocité et lui dénie toute valeur démonstrative, au motif qu’un drame ne prouve rien. Antoine Fontaney, dans la Revue des Deux Mondes, y voit au contraire une création isolée dans l’art, un réquisitoire d’homme de génie. Léon Pillet admire certaines pages et condamne la vraisemblance du procédé. Nodier, dans le Journal des Débats, juge le roman peu utile aux condamnés mais admirable comme morceau littéraire.
Le protocole tient en une heure. Chaque groupe reçoit un compte rendu, en extrait l’accusation principale, puis doit soit la défendre soit la réfuter en s’appuyant sur le texte du roman. Le débat final oppose les quatre positions. Les élèves découvrent que leurs propres réticences ont une généalogie, et le professeur obtient une argumentation adossée à des documents plutôt qu’à des impressions. Ce format se prolonge naturellement en travail de projet si vous disposez de plusieurs séances, avec rédaction d’un article critique à la manière de 1829.
La structure réelle du récit
Enseigner Le Dernier Jour d’un Condamné au Maroc et en France
Enseigner Le Dernier Jour d’un Condamné de part et d’autre de la Méditerranée suppose des entraînements différents. Le tableau ci-dessous résume ce qui change concrètement dans la préparation, afin que vous ne perdiez pas de séances à travailler un exercice que vos élèves ne passeront pas.
| Maroc, première année du baccalauréat | France, cycle 4 | |
|---|---|---|
| Statut de l’œuvre | Inscrite au programme officiel, avec La Boîte à merveilles et Antigone | Choix du professeur, le plus souvent en troisième |
| Étiquette générique | Roman à thèse | Récit de dénonciation, argumentation indirecte |
| Évaluation visée | Examen régional normalisé, questions sur l’œuvre intégrale | Contrôle continu, brevet, exercices de rédaction |
| Entraînement prioritaire | Repérage précis des chapitres, lexique, résumé argumenté | Analyse d’extraits, écriture d’invention, débat argumenté |
| Piège fréquent | Apprendre des fiches sans avoir lu l’œuvre entière | Réduire le roman à son seul incipit |
Dans les deux cas, la formulation des objectifs de séance gagne à être revue. « Étudier l’incipit » n’est pas un objectif, c’est un sujet. Un objectif indique ce que l’élève saura faire à la fin de l’heure, ce qui suppose un verbe d’action et un niveau d’exigence explicite : notre grille de formulation des objectifs sert directement à ce travail de reformulation.
La séquence complète, prête à imprimer
Nous avons réuni dans un dossier de travail tout ce qui permet de monter une séquence sur Le Dernier Jour d’un Condamné sans repartir de zéro : les quatre comptes rendus de 1829 remis en page pour une distribution en classe, chacun avec son glossaire et ses questions, le déroulé minuté du débat critique en version une séance et en version trois séances, une grille d’analyse de l’argumentation à compléter par les élèves, une grille d’évaluation, et une page de repères vérifiés qui récapitule les erreurs à ne pas reproduire. Le tout est pensé pour les deux contextes, marocain et français.
Le livre sera envoyé par mail après le paiement. Documents libres de droits pour un usage de classe.
Questions fréquentes
En quelle année Le Dernier Jour d’un Condamné a-t-il été publié ?
En 1829, chez l’éditeur Charles Gosselin, et sans nom d’auteur. Hugo se démasque lors d’une réimpression qui suit de peu. La longue préface que l’on étudie habituellement en classe n’arrive qu’en 1832 : citer cette préface en la datant de 1829 est l’erreur la plus répandue dans les ressources scolaires.
Combien de chapitres compte Le Dernier Jour d’un Condamné ?
Quarante-neuf. Les chapitres du Dernier Jour d’un Condamné se répartissent sur trois lieux de détention : Bicêtre, la Conciergerie qui occupe plus de la moitié du livre, puis une salle de l’Hôtel de Ville où s’écrivent les deux derniers chapitres. Cette architecture en trois temps est un point d’appui commode pour organiser la lecture suivie.
Pourquoi le condamné n’a-t-il pas de nom ?
Parce que l’identification est l’instrument de la démonstration. En privant son narrateur de nom, de biographie précise et surtout de crime, Hugo empêche le lecteur de se réfugier derrière le cas particulier. Le livre ne défend pas un homme, il attaque une peine. Cette absence est l’élément le plus commenté par la critique contemporaine comme par les lecteurs d’aujourd’hui.
À quel niveau étudie-t-on cette œuvre au Maroc ?
En première année du baccalauréat, où elle est classée parmi les romans à thèse. Elle y voisine avec La Boîte à merveilles d’Ahmed Sefrioui et Antigone de Jean Anouilh, et elle peut faire l’objet de questions à l’examen régional normalisé.
Le discours de Hugo de 1848 a-t-il abouti ?
Non. Le 15 septembre 1848, devant l’Assemblée constituante, Hugo soutient des amendements visant à étendre l’abolition au-delà des seuls crimes politiques. Ils sont repoussés par 498 voix contre 216. Le discours deviendra pourtant une référence pour les abolitionnistes jusqu’à la loi du 9 octobre 1981. Cet échec se prête très bien à un travail sur la différence entre avoir raison et avoir gain de cause.
Quelle édition choisir pour une classe ?
Le Dernier Jour d’un Condamné étant dans le domaine public, le texte existe gratuitement en ligne et dans de nombreuses éditions scolaires à bas prix. Le critère de choix utile n’est pas la couverture mais le paratexte : vérifiez que l’édition contient bien la préface de 1832 et, si possible, Une comédie à propos d’une tragédie. Beaucoup d’éditions bon marché amputent l’un ou l’autre, ce qui prive la séquence de ses deux meilleurs documents d’argumentation.
Comment aborder la peine de mort en classe sans malaise ?
En déplaçant la question de l’opinion vers l’argumentation. Demander aux élèves s’ils sont pour ou contre produit un échange tendu et stérile. Leur demander de reconstituer l’argumentation de Hugo, puis celle de ses contradicteurs de 1829, puis d’évaluer laquelle est la mieux construite, produit un travail de lecture. Le détour par les dispositifs de débat réglé évite que la séance ne tourne au sondage d’opinions.
Sources
- Assemblée nationale, Victor Hugo, 15 septembre 1848, série des grands discours parlementaires.
- Victor Hugo, Le Dernier Jour d’un Condamné, édition de 1910 établie par Gustave Simon, incluant la revue de la critique de 1829.
- Maisons de Victor Hugo, Victor Hugo et la peine de mort, dossier documentaire, Ville de Paris.
- Bibliothèque nationale de France, Concourir à l’abolition de la peine de mort, dossier pédagogique de l’exposition Victor Hugo.

