Les citations sur l’éducation circulent dans les salles des professeurs, les diaporamas de rentrée et les affiches de classe. Le problème est qu’une bonne partie d’entre elles n’ont jamais été prononcées par ceux à qui on les attribue. La plus célèbre en français, « celui qui ouvre une école ferme une prison », n’est pas de Victor Hugo, et son véritable auteur est identifiable. Voici les citations attestées, celles qu’il faut cesser d’attribuer, et la méthode pour vérifier en quelques minutes.
L’affaire Victor Hugo, ou comment naît une fausse citation
« Celui qui ouvre une école ferme une prison » est sans doute la phrase la plus reprise du patrimoine éducatif francophone. Elle figure sur des frontons, dans des discours officiels, dans des manuels. Elle n’est pas de Hugo.
Les bibliothécaires du service de référence de la Bibliothèque municipale de Lyon ont cherché cette formule dans l’œuvre de Hugo sans en trouver la moindre trace. Ils ont en revanche reconstitué son parcours, et il est instructif.
Le mécanisme est toujours le même : une formule frappante circule sans auteur, puis se colle progressivement au nom le plus prestigieux disponible. Hugo, qui a effectivement beaucoup écrit sur les prisons dans Claude Gueux et Les Misérables, était un aimant idéal.
La formule de Jourdan est d’ailleurs plus intéressante que la version raccourcie. En précisant « dans vingt ans », elle énonce ce que la version courte escamote : l’éducation agit sur une génération, pas sur un exercice budgétaire.
Des citations sur l’éducation dont la source est établie
Ces citations sur l’éducation peuvent être reprises sans crainte, à condition de les donner dans leur forme réelle. Plusieurs circulent sous une version raccourcie qui en appauvrit le sens.
Sur la portée du métier
Un professeur agit sur l’éternité ; il ne peut jamais dire où s’arrête son influence.
Henry Adams, L’Éducation de Henry Adams, 1907
Cette phrase provient de l’autobiographie d’Adams, où elle n’a rien d’un éloge naïf. L’auteur y décrit sa propre expérience d’enseignement à Harvard avec une bonne dose d’ironie, et le constat porte autant sur l’incertitude du métier que sur sa grandeur : on ne saura jamais ce qu’on a produit, en bien comme en mal.
Sur ce qu’enseigner fait à celui qui enseigne
Enseigner, c’est apprendre deux fois.
Joseph Joubert, Pensées
Moraliste français du tournant du XIXe siècle, Joubert condense ici ce que la recherche contemporaine documente sous le nom d’effet tuteur : expliquer oblige à réorganiser ce que l’on croyait savoir. C’est l’un des rares aphorismes éducatifs dont le contenu a été confirmé empiriquement, et il justifie à lui seul les dispositifs de tutorat entre pairs.
Sur l’erreur
Un homme de génie ne commet pas d’erreurs. Ses fautes sont volontaires et sont les portes de la découverte.
James Joyce, Ulysse, 1922
La version qui circule, « les erreurs sont les portes de la découverte », supprime la première phrase et change complètement le propos. Chez Joyce, c’est un personnage qui parle, et la formule est bien plus ambiguë qu’un encouragement à se tromper. Citer l’ensemble est plus honnête, et plus intéressant à discuter avec des élèves de lycée.
Sur l’école et la prison, dans sa forme d’origine
Ouvrir une école aujourd’hui, c’est fermer une prison dans vingt ans.
Louis-Charles Jourdan, cité par Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle
Sur l’éducation comme levier
La formule de Nelson Mandela sur l’éducation comme arme la plus puissante pour changer le monde mérite une nuance utile. Mandela a bien tenu ce propos, lors d’une intervention devant des élèves de la Madison Park High School de Boston le 23 juin 1990. Mais les comptes rendus de presse de l’époque donnent des formulations différentes, et l’idée circulait déjà avant lui sous diverses plumes.
On peut donc l’attribuer à Mandela en conscience, à condition de ne pas présenter une formulation précise comme un verbatim certifié.
Trois citations sur l’éducation à cesser d’attribuer
« L’ignorance coûte plus cher que l’éducation », attribuée à Benjamin Franklin
Cette formule est la traduction d’un aphorisme anglais dont la première attestation remonte à juin 1974, dans une annonce immobilière publiée au Wisconsin. Le mois suivant, un supplément dominical l’attribue à Robert Orben, auteur de textes humoristiques, qui en est probablement le formulateur.
Benjamin Franklin est mort en 1790. L’attribution est donc impossible, quelle que soit la bienveillance qu’on lui accorde. Au passage, la formule a aussi été prêtée à tort au président de Harvard Derek Bok, qui a démenti publiquement à deux reprises.
« Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin », présenté comme proverbe africain
Aucune recherche n’a permis d’établir l’origine africaine de cette formule. Interrogés sur le sujet, plusieurs spécialistes des cultures africaines reconnaissent n’avoir jamais pu la rattacher à une langue, à un peuple ou à une tradition identifiable.
L’attribution à un continent entier pose un problème de méthode : elle dispense de citer une source tout en donnant un vernis de sagesse ancestrale. La même réserve vaut pour « il faut tout un village pour éduquer un enfant », dont l’origine n’est pas davantage établie, même si l’idée correspond à des réalités sociales réelles.
Rien n’interdit d’utiliser ces formules. Il suffit de les présenter pour ce qu’elles sont : des expressions dont l’origine est inconnue.
Les citations attribuées à Einstein et aux personnalités politiques
Albert Einstein est l’aimant à citations le plus puissant du XXe siècle, au point que les spécialistes de son œuvre ont dû publier des recensements de ce qu’il n’a pas dit. « Celui qui n’a jamais fait d’erreur n’a jamais essayé quelque chose de nouveau » figure parmi les formules qu’on lui prête sans source identifiée.
Le même principe vaut pour les citations prêtées à des responsables politiques contemporains. Une phrase attribuée sans date, sans lieu et sans discours identifiable doit être tenue pour non vérifiée, quel que soit le nombre de sites qui la reprennent.
Vérifier des citations sur l’éducation en trois minutes
La méthode tient en quatre réflexes, et elle est à la portée de n’importe quel enseignant comme de n’importe quel élève de lycée.
- Cherchez la version originale. Une citation traduite se vérifie dans sa langue de départ. Une formule anglaise attribuée à un auteur francophone, ou l’inverse, est un premier signal.
- Exigez une source primaire. Un titre d’ouvrage, une date de discours, un numéro de page. Si aucun site ne fournit mieux que le nom de l’auteur, la citation n’est pas sourcée.
- Testez la vraisemblance chronologique. Une tournure contemporaine dans la bouche d’un auteur du XVIIIe siècle, un mot qui n’existait pas à l’époque, une notion anachronique : ces indices suffisent souvent.
- Consultez les services spécialisés. Quote Investigator pour les formules anglophones, le Guichet du Savoir de la Bibliothèque municipale de Lyon pour le français, et les corpus numérisés pour retrouver une occurrence datée.
Les sites de citations en ligne sont à considérer comme des agrégateurs sans vérification : ils se recopient les uns les autres, ce qui donne l’illusion de la confirmation là où il n’y a qu’un seul point de départ, souvent erroné.
Transformer les citations en séance d’esprit critique
Des citations sur l’éducation affichées au mur décorent la salle. La même citation soumise à vérification enseigne quelque chose, et c’est le meilleur usage qu’on puisse en faire en classe.
Le dispositif tient en une séance. Distribuez six citations, dont trois attestées et trois douteuses, sans dire lesquelles. Chaque groupe en prend deux et dispose de vingt minutes pour établir si l’attribution tient, en appliquant les quatre réflexes ci-dessus. La restitution porte sur les preuves trouvées, pas sur l’intuition.
L’intérêt pédagogique dépasse largement le sujet. Les élèves manipulent la notion de source primaire, découvrent qu’une information répétée mille fois ne devient pas vraie pour autant, et constatent que la vérification est à leur portée. Le cas Victor Hugo fonctionne particulièrement bien, parce que la réponse surprend et que la piste mène à un résultat concret.
Cette séance s’inscrit naturellement dans un travail sur l’évaluation de l’information, et elle se prête bien à une approche par investigation guidée, à condition que les élèves disposent déjà de la méthode avant de chercher.
Questions fréquentes
« Celui qui ouvre une école ferme une prison » est-elle vraiment de Victor Hugo ?
Non. Les recherches menées dans son œuvre n’en trouvent aucune trace. La formule a d’abord été attribuée à Victor Duruy en 1865, à Achille Jubinal en 1868, puis à Thomas Macaulay en 1886. Le Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse l’attribue au journaliste Louis-Charles Jourdan, sous la forme « ouvrir une école aujourd’hui, c’est fermer une prison dans vingt ans ».
Quelles citations sur l’éducation peut-on citer sans risque ?
Celles dont on peut nommer la source primaire : Henry Adams dans L’Éducation de Henry Adams, Joseph Joubert dans ses Pensées, James Joyce dans Ulysse. La règle est simple : si vous ne pouvez pas citer l’ouvrage ou le discours, présentez la formule comme d’origine incertaine plutôt que de l’attribuer.
Pourquoi tant de citations sont-elles mal attribuées ?
Parce qu’une formule anonyme gagne en autorité quand on lui associe un nom prestigieux, et que les sites de citations se recopient sans vérifier. Le phénomène touche surtout les auteurs devenus des aimants à citations, comme Einstein, Hugo, Mandela ou Churchill.
Peut-on utiliser une citation dont l’origine est inconnue ?
Oui, à condition de le dire. Une formule peut être juste et utile sans auteur identifié. Le problème n’est pas de la citer, mais de lui prêter une paternité fausse, ce qui revient à transmettre une information inexacte dans un cadre scolaire.
Comment vérifier rapidement une citation anglophone ?
Le site Quote Investigator retrace l’historique de la plupart des formules célèbres en anglais, avec les premières occurrences datées. Pour le français, le Guichet du Savoir de la Bibliothèque municipale de Lyon répond à ce type de question et documente ses recherches.
Comment exploiter ces citations avec des élèves ?
En les soumettant à vérification plutôt qu’en les affichant. Distribuez un mélange de citations attestées et douteuses, donnez la méthode de vérification, et faites travailler les élèves en groupes sur la recherche de sources primaires. L’exercice forme à l’évaluation de l’information bien mieux qu’un cours sur le sujet.
Sources
- Guichet du Savoir, Bibliothèque municipale de Lyon. Enquête sur l’attribution de « Celui qui ouvre une école ferme une prison ». Consulter
- Quote Investigator. If You Think Education Is Expensive, Try Ignorance. Consulter
- Barry Popik. Education is the most powerful weapon we can use to change the world. Consulter
- GBH News. It Takes A Village To Determine The Origins Of An African Proverb. Consulter

